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Internet s'impose comme un vecteur de choix pour l'information instantanée et l'entraide
LE MONDE | 01.01.05 | 17h49 • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 02.01.05
Créés en quelques heures, des sites centralisant des informations locales et des répertoires de liens ont reçu des centaines de milliers de visites.
Le jour même de la catastrophe qui a frappé l'Asie du Sud, des milliers de témoins, habitants des zones sinistrées ou touristes occidentaux, ont spontanément décidé de diffuser leurs récits et leurs images dans le monde entier en utilisant Internet. La Thaïlande, où séjourne un gros contingent de jeunes venus d'Europe du Nord, est la principale source de ces documents.
Selon une journaliste envoyée sur place par une radio suisse également diffusée sur Internet (radio24.ch), les cybercafés du front de mer de Phuket ont été détruits, mais ceux du centre-ville et de l'aéroport fonctionnent : "Ils sont remplis sans interruption de touristes qui envoient des messages à leurs proches pour les rassurer ou qui cherchent des renseignements. Ils veulent aussi raconter leur aventure : ils ont vécu un moment exceptionnel, et tiennent à ce que ça se sache."
Beaucoup de touristes partent en vacances avec des équipements sophistiqués : ordinateurs portables, téléphones multimédias, appareils photo et vidéo numériques, enregistreurs MP3... Parmi ceux qui eurent l'envie et la présence d'esprit de prendre des sons et des images, les plus chanceux, encore en vie, les envoient peu à peu à des amis. A leur tour, ceux-ci se chargent de les faire circuler à grande échelle, en utilisant en priorité les outils les plus performants : les réseaux peer-to-peer d'échange gratuit de musique et de films piratés, comme Kazaa, Gnutella, Bittorrent ou e-Mule.
On y trouve désormais des dizaines de vidéos amateurs, effrayantes ou cocasses, dont beaucoup n'ont pas été récupérées par les télévisions. Textes et images en provenance d'Asie du Sud se retrouvent aussi en vrac dans les forums de discussion, et sur d'innombrables sites personnels et blogs (journaux intimes en réseau) : des internautes du monde entier s'approprient ces documents et contribuent à leur diffusion. Internet s'est aussi imposé comme un outil sans égal au service des victimes et de leurs proches.
Dans les heures suivant le désastre, deux hommes d'affaires installés à Phuket, un Américain et un Britannique, créent un forum (www.p-h-u-k-e-t.com) permettant aux rescapés de faire savoir qu'ils sont en vie. Puis ils commencent à centraliser une masse d'informations locales et mettent en ligne un répertoire de liens vers les sites de la police et des hôpitaux, qui publient des listes de blessés classés par nationalités, ainsi que des photos de blessés et de morts non identifiés (203.151.217.23/picweb/patong.html).
En une journée, l'adresse du site se répand dans le monde entier. Assailli de demandes provenant de proches de disparus, il est vite saturé, mais un groupe d'internautes scandinaves vient à sa rescousse, et le transfère sur le serveur d'une université suédoise. En deux jours, il recevra plus de 650 000 connexions et des milliers de messages, simples et poignants : "Nous recherchons Denis Guillaume, de France. Il était en vacances pour faire de la plongée avec sa femme Christine, qui a été retrouvée à l'hôpital de Phuket."
Andreas Hoistad, informaticien norvégien participant à la gestion du site, est fier de son travail : "Nous avons permis à des tas de gens d'entrer en contact avec leurs proches, ou d'être renseignés sur leur sort. Il y a des sites officiels comme celui de la Croix-Rouge (familylinks. icrc.org), mais ils travaillent lentement, car ils doivent vérifier les informations avant de les publier. Nous n'avons pas cette contrainte : pour nous, n'importe quelle information vaut mieux que pas d'information du tout. Une piste, même vague, même très incertaine, peut se révéler utile aux familles des disparus."
Au Sri Lanka, les récits et les images venant des régions touchées sont surtout fournis par la jeunesse locale, qui, dans les classes aisées, est anglophone et passionnée d'informatique. Un journaliste de télévision a commencé à rédiger et à publier un carnet de route où il relate son expérience personnelle du désastre, sur un ton parfois intimiste et sentimental, parfois coléreux (morquendi.blogspot.com).
Des auteurs de blogs qui, jusqu'à la semaine dernière, parlaient de voitures de sport ou de cinéma, ont décidé de s'improviser journalistes. Certains anonymes critiquent violemment l'incompétence des politiciens et bureaucrates locaux chargés de coordonner l'aide d'urgence.
D'autres, comme Extra Extra (www.thiswayplease.com/extra.html), créé par un jeune Sri-Lankais vivant à Jaffna, préfèrent insister sur la solidarité inattendue entre les habitants de la région. Sa dernière photo montre des enfants jouant paisiblement, comme si rien ne s'était passé.
En Inde, le tsunami a suscité la création d'une pléthore de sites personnels - à tel point qu'on voit déjà apparaître des répertoires spécialisés, des réseaux informels de mise en commun d'informations (tsunamihelp.blogspot.com), et des hit-parades des meilleurs sites-catastrophe.
Certains sont republiés en cascade par des grands sites américains comme boingboing.net ou worldchanging.com, ce qui leur assure une diffusion planétaire. Parmi les plus fréquentés, celui de Kiruba Shankar (www.kiruba.com), jeune informaticien habitant Chennai (ex-Madras), publie un compte rendu quotidien de la situation dans sa région. Il raconte aussi la vie au sein de son entreprise, qui continue à fonctionner tant bien que mal. Le message est clair : la région souffre, mais elle n'est pas à l'agonie. Kiruba affirme que la récente rumeur annonçant l'arrivée d'un deuxième tsunami n'a pas provoqué de panique : en fait, de nombreux curieux sont allés sur la plage pour se rendre compte par eux-mêmes.
Yves Eudes
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